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URBAN GUIDE

À l’affût de bonnes idées et adresses ? Expositions, festivals, concerts, boutiques, collections capsules, restaurants, bars… Toutes les dernières actualités et ouvertures de la Côte d’Azur sont présentées dans notre rubrique Urban Guide. De quoi découvrir toute la richesse et la diversité du maillage culturel, shopping et gastronomique à tester sans attendre de Saint-Tropez à Monaco. Les créateurs locaux ont également la parole dans ces pages.

avril 2021

Art contemporain

  • En mouvement avec le vivant
  • A l’écoute de l’environnement, ces trois artistes azuréens évoquent avec singularité le rapport de l’homme à la nature, que ce soit à travers l’empreinte, l’offrande ou l’installation rêvée. Focus.

Art contemporain

En mouvement avec le vivant

A l’écoute de l’environnement, ces trois artistes azuréens évoquent avec singularité le rapport de l’homme à la nature, que ce soit à travers l’empreinte, l’offrande ou l’installation rêvée. Focus.

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Camille Franch-Guerra. Toutes ces plantes en déroute

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Installation Convivencia à la galerie Eva Vautier en 2019. 

En résidence au Labo de Tra-Ver à Nice, elle a installé une vitrine de végétaux, poissons et insectes au 34 rue Vernier. Une barrière naturelle tour à tour protectrice et poreuse, qui suscite la curiosité des passants et permet à cette diplômée du Pavillon Bosio d’engager la conversation sur sa pratique de l’art contemporain. « J’adore les plantes de bordures de route dont on ne sait qui les a menées là ; collecter les objets au rebut et les feuilles mortes sur les bas-côtés en venant le matin de chez moi à cet atelier », témoigne l’artiste, qui s’intéresse à l’inframince décrit par Duchamp, aux traces infimes de la présence humaine. Camille Franch-Guerra inventorie ensuite ses fragiles trouvailles avec méthode, comme on constituerait un cabinet de curiosités, voire en fait la collection d’un musée. Menant alors l’enquête dans les champs scientifiques et sociologiques, elle mêle le fruit de ses recherches à son imaginaire, dans des installations hétérogènes baptisées Paysages intermédiaires. Des espaces où l’on chemine comme dans un rébus, avec un titre en fil d’Ariane, qui interrogent la frontière entre fiction et réel. Dans Le mouvement du rêve en 2017, elle embarquait ainsi le visiteur dans un voyage à travers ses collectes-enquêtes de Vintimille à Ceuta, ville d’origine de sa grand-mère.

Quid de nos mythologies quotidiennes ?

« J’aime les matières premières, la terre, le charbon et la nacre », poursuit cette plasticienne, qui fait appel à l’inconscient et aux sens du regardeur. Ici, une sculpture peut se mettre à battre la mesure, comme le frottement d’ailes de cigale rythmerait toute la saison d’été. L’éclairage posé sur les choses leur confère une dimension poétique, symbolique, presque mystique. « Lorsqu’on met en scène une feuille arrachée, on se demande comment la lumière peut transformer autant la perception d’une chose a priori banale », conclut l’artiste, également diplômée en scénographie. Dans l’œuvre de Camille Franch-Guerra, il y a ainsi autant de tangible que d’impalpable, et l’expérience du vivant se fait intimement dans le mouvement, à travers les formes les plus ténues.

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La Passage de Denis Gibelin à l’Arboretum de Roure.
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Tour Barbare de l’artiste, à la Sainte-Victoire.

Denis Gibelin

La marche comme démarche 

Il a fait de ses déplacements un modus operandi, l’élément fondateur à partir duquel il identifie et mesure le territoire. Grâce aux signes observés, aux roches qu’il rencontre, Denis Gibelin délivre un témoignage sur l’état transitoire des êtres et des choses. S’il n’est clairement pas de ceux qui disent avoir des racines, la Côte d’Ivoire a marqué dans son parcours une étape majeure : « Là-bas, j’ai tout découvert. La liberté, l’espace phénoménal de la savane, les animaux à trois heures de piste, la musique et l’accueil. Je m’y sentais bien, sans m’y sentir chez moi ; j’y suis resté 9 ans ». De retour sur la Côte d’Azur, il a cofondé l’association no-made il y a 20 ans. Un collectif lancé au départ de façon informelle puis devenu plus exigeant, et dont les lieux emblématiques d’exposition sont la Villa Le Roc Fleuri de Cap d’Ail et l’Arboretum de Roure : « L’idée était de faire de l’art sérieusement, sans se prendre au sérieux ». Dans le sillon ouvert par des artistes marcheurs iconiques comme Andy Goldsworthy, Long ou Fulton, Denis Gibelin explique : « Je ne suis que de passage ».

De la Sainte Victoire au Mont Fuji

Exposé à l’Espace de l’art concret de Mouans-Sartoux en 2019, avec d’autres artistes se servant du mouvement de leur corps comme d’un pinceau, il a créé des œuvres à partir des coordonnées GPS et horaires de ses randonnées. « Mon fils, qui est physicien, m’a aidé à faire un algorithme qui transforme ces données en points de couleur, sans aucune subjectivité », poursuit celui qui se méfie de la facilité des émotions. Des toiles orthonormées auxquelles sont venus s’ajouter des travaux plus tactiles. « Pour moi, l’œuvre n’est pas ce qui reste, mais ce moment de contact intime entre le papier washi et la roche mouillée qui crée l’empreinte. A l’instant même où elle s’imprime, il y a cette superposition du présent et du passé ». L’artiste façonne aussi des volumes surnommés Les Tours barbares, généralement avec du bois. Si son œuvre est par essence éphémère, il reste çà et là des traces de ses traversées, comme ce cadre en bois qu’il a placé entre la partie arborée et la partie sèche de l’Arboretum de Roure. Et depuis quelque temps, Denis Gibelin suit ces traces d’animaux dont le déplacement a formé des coulées au sol comme dans la savane, avec toujours cette question récurrente en tête : « Quelle est notre place dans tout ça ? »

He has made his travels a modus operandi, the basic building block from which he identifies and measures the territory. Thanks to the signs he observes and the rocks along the way, Denis Gibelin delivers his testimony on the transient state of beings and things. He may not be somebody who claims to have roots there but the Ivory Coast marked a turning point in his career: "I discovered everything there. Freedom, the savannah’s sheer size, animals three hours away, the music and the welcome." Back on the Côte d'Azur, he co-founded the no-made association 20 years ago. A collective initially launched informally, thereafter becoming more stringent, whose emblematic exhibition sites are the Villa Le Roc Fleuri in Cap d'Ail and the Arboretum de Roure.
His works created using GPS coordinates and his hike schedules were exhibited at the Espace de l'Art Concret in Mouans-Sartoux in 2019, alongside other artists using their body movements as a brush. "My son, who is a physicist, helped me to build an algorithm that transforms this data into points of colour, without any subjectivity," continues the man who is wary of emotional clutter. The artist also fashions volumes nicknamed Les Tours Barbares, usually with wood. Although his work is essentially ephemeral, there are still traces of his traverses, like this wooden frame he placed between the wooded and dry parts of the Arboretum de Roure. And for some time now, Denis Gibelin has been following the tracks of animals whose movements are embedded in the earth, as they are in the savannah. Always with this recurring question in mind: "What is our place in all this?”

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L’artiste et ses offrandes dans son atelier.
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Sanctuaire végétal.
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Icone, photographie.
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Eve Pietruschi
Au tempo
de la beauté fragile

Il y a dans son atelier, installé dans sa maison familiale à La Trinité, cette lumière diffuse qui éclaire avec douceur les monotypes et tuniques en tissu chiné. Quel est le chemin suivi par Eve Pietruschi dans la création contemporaine ? Le sien surtout, avec une constance esthétique en marge des courants dominants qui interpelle. « Je commence à avoir une famille d’artistes localement », explique en souriant cette plasticienne, qui cite alors l’ouvrage de Paul Ardenne sur l’art écologique. Lorsqu’elle était étudiante à la Villa Arson, elle était naturellement portée vers les ateliers d’édition et de gravure. « C’est là que je me suis intéressée aux zones industrielles en friche, aux serres abandonnées comme il en existe beaucoup dans le Var », témoigne l’artiste, qui a alors réalisé des séries de photos. Un matériau brut à partir duquel elle a composé des dessins abstraits, en ne gardant que l’essentiel des volumes. Petit à petit, la trace humaine s’est ainsi effacée, la végétation a pris davantage de place. De sorte qu’actuellement, l’artiste se concentre sur le végétal en lui-même, au sein d’installations.
Cueillette et macération à la nouvelle lune
Consciente de l’héritage de l’Arte Povera et de Supports/Surfaces, Eve Pietruschi utilise des matériaux pauvres récoltés comme des fleurs d’acanthe et graines de néflier. Elle trempe ses colliers en pâte à sel dans des jus de fleurs, modèle des coupelles sans les cuire afin de pouvoir les remettre aisément dans la terre. « Ces offrandes sont une invitation à l’échange. Lorsqu’on cueille un végétal, un fruit, va-t-on s’en nourrir ? L’embellir ? C’est de la beauté et de la poésie, quelque chose d’essentiel », poursuit cette plasticienne, qui présente en avril ses recherches à l’Observatoire de Nice pour l’exposition collective Elémenta. Et d’ajouter : « Je me suis demandé si la lune avait un impact réel sur les végétaux ou s’il s’agissait juste d’un rite païen. » Cartésienne, magicienne ou ni l’un ni l’autre à la fois, Eve Pietruschi continue en tout cas à composer son Jardin expérimental. Un projet ouvert sur la danse, avec des performances gustatives et qui donnera naissance à un sanctuaire végétal avec le Conservatoire Botanique National Méditerranéen de Porquerolles.

In her workshop at her family home in La Trinité, diffused light gently illuminates the monotypes and tunics in mottled fabric. What path did Eve Pietruschi follow into contemporary creativity? Above all, her own, with an aesthetic consistency on the fringes of currently prevailing movements. When she was a student at Villa Arson, she was instinctively drawn towards publishing and engraving workshops. "That's when I became interested in industrial zones left idle and abandoned greenhouses, of which there are many in the Var," says the artist, who then produced some series of photos. Raw materials from which she composed abstract drawings, keeping only the essence of the volumes. Little by little, the human traces were erased and vegetation took up more space. So that nowadays, the artist concentrates on plant life itself in her installations.
She dips her salt paste necklaces in flower juices, models cups without firing them so that they can easily be put back into the ground. "These offerings are an invitation to exchange. When you pick a plant or some fruit, are you going to eat it? Embellish it? It’s beauty and poetry, something essential", continues this artist, who presents her research in April at the Nice Observatory in the collective exhibition Elémenta. Cartesian, magician or neither at the same time, in any event, Eve Pietruschi continues composing her Jardin Experimental. A dance-minded project with gustatory performances, creating a plant sanctuary with the Conservatoire Botanique National Méditerranéen de Porquerolles.