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 Jean-Didier Urbain

Jean-Dédier Urbain

  • « La plage est une thérapie du bonheur »

06.2018

Ce sociologue et professeur émérite à l’université Paris-Descartes, spécialisé dans le tourisme, décrypte un phénomène à la vocation essentielle.

COTE : Pourquoi avoir choisi la plage comme champ d’étude sociologique ?
Entre juillet et août, la plage attire entre 30 et 35 millions d’individus qui s’agglomèrent sur 4 % du territoire national. Sur l’année, on atteint 50 millions de visiteurs. La campagne, qui elle représente 80 % de notre territoire, est très loin de ces performances. C’est donc un phénomène social important et cela méritait de ce fait de s’interroger. Pourquoi est-ce que tant de gens vont dans la même direction, recherchent les mêmes sensations, à savoir se dévêtir, se baigner, s’allonger au soleil…

Alors justement, pourquoi ?
Je pense que les vacances balnéaires remplissent une fonction bien particulière qui est d’offrir à chacun un temps hors du temps, un moment d’oubli, de repli sur soi et les siens. À l’abri de tout mais, en même temps, au milieu de tout le monde car c’est un lieu de grande sociabilité.

C’est s’isoler au milieu des autres ?
Oui ! Au contraire du jardin secret, qui est une façon d’oublier le monde dans la solitude, la plage est une manière d’oublier le monde dans la foultitude. On est tous là, à regarder dans la même direction, ne pensant pas à ce qu’il y a en dehors, en ayant les mêmes lectures – faits divers dans la presse locale, mots croisés, romans de l’été – les mêmes jeux et les mêmes loisirs. Les gens vivent ensemble une scène primitive tous les matins en apprenant ou en réapprenant à partager le territoire. Ce qu’ils ne font plus évidemment dans l’espace bâti de la ville. Et ce qu’ils ne font pas non plus quand ils sont à la campagne.

Un partage du territoire qui est très codifié, non ?
Le rite d’installation est toujours le même et c’est tout un art. L’homme plante le parasol et l’ouvre. L’ombre portée délimite un premier territoire que l’on consolide en déroulant les rabanes ou en dépliant les sièges. On pose la glacière au pied du parasol. Puis les jeunes enfants vont disperser leurs jouets pour créer une deuxième frontière. Les adolescents, eux, vont se soustraire à la vie familiale et s’installer à une distance suffisamment éloignée du centre parental pour laisser le doute planer sur l’appartenance à cette tribu-là.

Ces codes ont-ils toujours existé ?
Évidemment, mais de manière différente car ils ont évolué. Les plages ont commencé à être fréquentées en hiver à la fin du XIXe siècle. Au début, la plage était une sorte de salon parisien qui reproduisait les mœurs mondaines de la capitale avec des gens habillés en bottes cirées qui discutaient sur le sable. La baignade était un remède réservé aux plus malades et aux plus chétifs. Les choses ont bien sûr changé depuis cette époque.

C’est le portrait d’une société en somme…
Oui, mais un portrait aujourd’hui inversé. On n’est plus là pour afficher son profil professionnel. On est là pour assumer des rôles fondamentaux : celui de l’homme par rapport à la femme, de la femme par rapport à l’homme, de l’homme par rapport aux enfants ou aux parents. On est dans un système dramaturgique élémentaire. C’est une sorte de contrat social en trois dimensions, où chacun prend un rôle, celui qui lui va le mieux, et ce à tout moment : bâtisseur de châteaux forts, Tarzan quand on se jette dans l’eau, Venus de Botticelli quand on en sort. On est dans une société de rôles, où seule la personne est impliquée, en marge de sa réalité sociale et économique.

Une thérapie où le regard est important ?
Oui. La plage donne le moyen d’exister dans le regard de l’autre sans passer par Facebook. On existe au regard de l’autre et on essaye d’exister au mieux de soi. D’ailleurs, on ne rentre pas dans ce « théâtre de lumière » n’importe comment. On prépare son corps – les couvertures des magazines en avril et mai l’attestent – par des codes de présentation, de présentation de soi et de relation à autrui : bronzage, poids, tatouage, pilosité… Dans une société qui est génératrice de solitude, où le lien social est faible, voire distendu et même rompu dans certains cas, la plage est pour certains une consolation. C’est une thérapie de groupe, où le sable remplace le divan du psychanalyste. C’est une vraie thérapie du bonheur, où l’on se retrouve seul maître à bord : maître de son temps, de son espace et des contraintes sociales pesantes.

Par Alexandre Benoist