VIVA BRAZIL

 

Ernesto Neto La vida es un cuerpo
Beatriz-Milhazes

Autre rythme, Autre musique


05.2014

Il y a le carnaval de Rio, les écoles de samba... Oui, mais pas que. Depuis quelques décennies, on assiste à un autre rythme : celui des foires d’art contemporain et de sa kyrielle de jeunes artistes émergents. 

Pour ceux qui se poseraient la question, « existe-t-il un art contem­porain brésilien ? », sachez que sa vitalité et sa richesse ne datent pas d’hier. S’il nous fallait remonter le passé, nous partirions des années 60. Éclairage chronologique permettant d’extirper l’ombre de quelques pionniers initiateurs de cette nouvelle scène artistique brésilienne. Citons pour mémoire Hélio Oiticica (décédé en 1980), dont Les
Parangolé, interventions d’hommes habillés de guenilles et mimant des danses initiatiques d’esclaves noirs dans des lieux publics, donnèrent à la performance une couleur identitaire avant-gardiste. Tout comme les actions menées par Artur Barrio, entre 1969 et 1970, qui consistaient à abandonner sur la place publique des paquets de viande de 60 à 70 kg, le poids d’un être humain, emballés sommairement dans du tissu taché de sang. Provocation dénonçant les assassinats politiques. Soulignons que le pays a connu la fin de la dictature en 1985. Une décennie dans laquelle Antonio Jose de Barros Carvalhos e Mello Mourão dit Tunga dévoile ses premières installations où se mêlent sculpture, vidéo et photographie. Parallèlement, l’influence pop art est loin d’être absente chez un peintre tel que Nelson Leiner (né en 1932). On y retrouve l’univers rationnel de Walt Disney au coude à coude avec celui irrationnel de la mort propre aux cultures sud-américaines. L’intervention de la photographie s’avère être aussi un moyen de contestation à la fois plastique et politique. Dernièrement, à Paris, l’exposition « Photographies America Latina 1960-2014 » à la Fondation Cartier nous a permis de découvrir récemment quelques pionniers comme Antonio Manuel, Hélio Oiticica, Claudia Andujar, Anna Bella Geiger ou encore Regina Silveira.

 

Têtes d’affiches et scène émergente

Dans la catégorie stars du jour, trois figures s’imposent à nous : Beatriz Milhazes, native de Rio, dont les peintures colorées et les collages géométriques sont inspirés du carnaval et de la nature luxuriante de son pays ; Vik Muniz, capable de transformer n’importe quel matériau (chocolat, sucre, sang…) afin de réaliser des portraits qu’il immortalise par le biais de la photographie, et Ernesto Neto, dont les vastes sculptures souples et sensuelles remplies parfois d’épices odorantes embaument actuellement les cimaises du musée Guggenheim à Bilbao jusqu’au 18 mai prochain. Autour de ces trois pôles, que chacun est en droit de contester mais dont la forte présence est indéniable sur la scène artistique internationale, Il existe, bien entendu, une plate-forme émergente. Un constat que l’on a pu récemment vérifier à Madrid lors de la 33e édition de la Foire internationale d’art contemporain (ARCO). Lieu privilégié pour la scène artistique latino-américaine, dont on a compté pas moins de quatorze galeries brésiliennes. La sixième puissance économique au monde, grâce à une embellie que l’on souhaite stable, renforce parallèlement ce dynamisme sur le marché de l’art.

 

« Il y a un boom de l’art brésilien… »

C’est ce qu’affirment beaucoup de galeristes ou de spécialistes en art latino-américain depuis quelques années. Pour en revenir à Beatriz Milhazes, Vik Muniz ou la plasticienne Adriana Varejao, leurs œuvres peuvent facilement atteindre 500 000 dollars, soit 400 000 euros. Pour Eliana Finkelstein, présidente de l’Association brésilienne d’art contemporain (Abact), qui représente une quarantaine de galeries de tout le pays, « le Brésil est un marché très prospère et prometteur. Nous avons enregistré une hausse incroyable des ventes, d’acheteurs et de collectionneurs depuis une dizaine d’années. » 

Une vitalité artistique que l’on risque de retrouver à partir du 6 juin au musée d’Art contemporain de Lyon à travers le titre évocateur « Imagine Brazil ». Une sorte de quintessence instantanée de ce que peut être l’art contemporain brésilien aujourd’hui. Plus d’une vingtaine de jeunes artistes y seront représentés. Selon Thierry Raspail, co-commissaire de cette exposition avec Gunnar B. Kvaran et Hans-Ulrich Obrist : « Il y a une volonté du Brésil d’être regardé, non pas de l’extérieur comme une chose ethnographique, mais de l’intérieur. Sa relation à l’art occidental existe depuis très longtemps, c’est ce qui le distingue de la scène émergente indienne ou chinoise, dont les liens avec l’Europe sont moindres. Les jeunes artistes qui sont nés entre les années 80 et 90 reproduisent le schéma de leurs aînés qui n’ont jamais fait sécession avec l’Europe ou l’art occidental, mais ont tenté d’inverser le schéma en envoyant leur art en Occident. Ils se sont inscrits dans cette modernité qui date depuis les années 50. Le Brésil a accepté le principe qu’il n’était pas retranché du monde et qu’il fallait négocier, accepter ou contester tout ce qui arrivait de l’Europe. » 

Néanmoins pour beaucoup de professionnels, São Paulo, ne serait-ce que par le biais de son incontournable biennale fondée en 1951, reste la référence mondiale en matière de scène artistique latino-américaine. Même si l’ascension d’ArtRio, foire internationale d’art contemporain de Rio lancée en 2011, tend à créer une rivalité positive au sein de la communauté artistique brésilienne. Deux pôles incontournables qui, selon Thierry Raspail, engendrent « de jeunes galeristes tout à fait intéressants comme Mendes Wood qui présentent une scène émergente où l’on retrouve Paulo Nazareth ou encore Paulo Nimer Pjota reconnu pour ses fresques street art dans le monde entier. Ces galeries se donnent les moyens d’être présentes dans toutes les grandes foires internationales pour défendre de jeunes artistes brésiliens. C’est en quelque sorte le côté positif de la mondialisation. »



Par Harry Kampianne