ANGES-DEMONS

 

 
 oeuvre noir
 

L’œuvre au noir


11.2015

Le XIXe romantique n’aura eu de cesse d’explorer la figure du macabre, du mal-être. Pour mieux être, justement. Et montrer la vérité de notre monde.

 

Les nuances font l’Histoire. Voyez le XIXe siècle. C’est bien sûr le siècle de la raison en marche, du progrès libérateur, de la science en majesté. Mais c’est aussi le siècle du romantisme noir, de l’occultisme, des fascinations gothiques. Victor Hugo, par exemple, parangon du modernisme, faisaitt également tourner les tables durant son exil à Jersey... Crise religieuse, traumatisme de la Révolution, l’Occident hérite des tumultes de l’Histoire et doit s’inventer d’autres « jeux sacrés » pour mieux tolérer l’incertain. Le romantisme convoque sans relâche les forces de l’esprit. De Dante à Poe, en passant par Shakespeare, Goethe, on explore, on triture, on chérit ses démons. Les artistes leur emboîtent le pas. À Paris, deux expositions nous embarquent dans un sublime voyage en enfer. Fantastique, vous avez dit fantastique ? Le terme « fantastique » qui désigne l’ensemble des images présentées actuellement au Petit Palais et au musée de la Vie romantique* est à comprendre au sens large, comme synonyme d’« imaginaire », « qui n’a rien de réel ». La représentation d’un monde in­vi­sible est certes une pratique ancienne, mais c’est au XIXe siècle que l’œuvre gravé de Goya « ouvre de nouvelles voies à la représentation. Et c’est lui qu’on trouve à l’origine de l’estampe fantas­tique » explique le philosophe Tzvetan Todorov. Pourquoi l’estampe ? Car elle est « le fil noir du romantisme au XIXe siècle » tel que le suggère le sous-titre de l’exposition du Petit Palais qui, pour la première fois avec une telle ampleur, célèbre le monde terrifiant de l’estampe fantastique et vision­naire en colla-boration avec la Bibliothèque nationale de France. Plus de 170 œuvres de Francisco de Goya à Odilon Redon, en passant par Eugène Delacroix et Gustave Doré, initient le visiteur à l’univers a priori peu « glamour » mais pour­tant omniprésent de la gravure et de la lithographie.

 

Le « monstrueux vraisemblable »
À la suite d’une grave maladie qui le diminue fortement, Goya décide de se laisser aller au « caprice de l’invention ». Dictée par son uni­vers intérieur, la série Caprices, peuplée de scènes de sorcellerie et de créatures surnaturelles, fait l’effet d’une bombe lors de sa publication en 1799. « La veine fantastique va hanter l’imaginaire des trois géné­rations d’artistes qui lui succèdent et habiter l’image tout au long du XIXe siècle », explique la curator Valérie Sueur-Hermel. Même Bau­­de­laire évoquera plus tard le « monstrueux vraisem­bla­ble » du maître espagnol, qui permet de montrer la vérité de notre monde. « À travers les gra­vures composant cet ensemble, démontre T. Todorov, Goya poursuit un double objectif : stigmatiser les superstitions et s’en servir pour représenter ce qui, dans l’esprit des hommes, échappe au contrôle de la raison, pour donner forme aux fantasmes. » La voie d’accès vers l’inconscient est toute tracée.

 

VISAGES DE L’EFFROI !
Au musée de la Vie romantique, en collaboration avec le musée de La Roche-sur-Yon, le directeur Jérôme Farigoule a centré son exposition (plus de 100 tableaux, dessins et sculptures) sur les formes françaises du romantisme fantastique, « plus cru, plus violent », exprimant « le désenchantement d’une génération qui s’est construite sur les ruines de l’Ancien Régime et sur la tourmente révolutionnaire ». David, Géricault, Ingres, Delacroix explorent ainsi la part obscure de l’âme humaine, tentant d’établir un dialogue entre le monde des morts et celui des vivants. « L’effroi n’est-il pas la dernière étape avant la mort... »

 

Par Mireille Sartore