Portraits

 

 

 
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© Pierre Lapin Le Bruchec

Clara Luciani

  • L’échappée belle

06.2018

On l’a découverte chez La Femme*, on la rencontre au Bistrot des Dames. La nouvelle perle de la pop française raconte dans un premier disque sa reconstruction victorieuse après une rupture déchirante.

Il y a un peu plus d’un an, le cœur en vrac, Clara Luciani révélait son chagrin d’amour dans un EP cathartique de quatre titres, adopté d’emblée par les âmes subtiles et le milieu de la musique. Sainte-Victoire, son « premier » album éclos au printemps dernier (clin d’œil à la montagne de sa région natale), est assurément un des disques français les plus enthousiasmants de la saison : dix chansons d’une classe absolue, des mélodies enjôleuses, des mots tantôt bleus tantôt scalpels lyrisés par un timbre grave et sensuel. Ce disque marque également le retour à la vie d’une demoiselle de 24 ans, pas forcément à l’aise dans son époque, féminine plus que féministe, timide mais encline à la déconne, lumineuse et discrète, qui se verrait bien en écrivaine petite sœur de Duras ou d’Annie Ernaux. Longue, visage de madone, cheveux bruns lisses, frange sixties, Clara a rejoint, telle une comète, la nouvelle scène rock féminine française (Fishbach, Christine sans les Queens, Jeanne Added, Juliette Armanet…), sans aucun autre point de comparaison que l’âge et l’envie d’en découdre avec un univers – encore trop – boosté à la testostérone.

En français (s’il vous plaît)
Avant mes quatre premiers titres en français, j’avais pour habitude d’écrire en anglais, que je ne maîtrisais pas suffisamment pour me sentir à l’aise. Du coup, mes textes étaient hésitants et très peu personnels. Lorsque je me suis fait larguer et que je n’avais pas d’autre choix que d’exprimer ma douleur par des chansons, le choix du français s’est imposé naturellement.

Souffrir pour (mieux) créer
Cette idée m’agace un peu mais l’ayant expérimenté par moi-même, je ne peux évidemment pas m’inscrire en faux ! À 11 ans, je composais déjà sur ma guitare électrique des ritournelles qui faisaient office de journal intime, mais rien de comparable avec cette étape de ma vie, aussi dévastatrice que salutaire. A posteriori, je me dis que, sans cette rupture, je n’aurais peut-être jamais eu le courage de sortir un disque toute seule. Mais je vous rassure, je suis tout à fait en mesure de composer des choses plus légères… Je pense notamment au titre Eddy, un gars que j’assassine dans un lit… [rires] Pour autant, je ne me crois pas particulièrement douée pour créer des histoires de toutes pièces. J’ai souvent entendu les romanciers admettre avoir distillé beaucoup d’eux-mêmes dans leurs textes de fiction, malgré eux. Les auteurs de chansons sont sans doute logés à la même enseigne…

Corps (et âme)
Cet album, c’est un peu comme si, après la bataille, je me regardais nue dans un miroir – confère la très belle chanson Sainte-Victoire qui termine l’album, où Clara décrit scrupuleusement toutes les parties de son corps, ndlr. À mes yeux, le corps est fondamental, je voulais qu’il transparaisse/transpire dans mes textes. Pareil sur scène, je préfère me produire au côté de vrais musiciens plutôt qu’avec un ordinateur et des boîtes à rythmes.

Féminin(iste)
À ma façon, je mène le combat mais je ne me définis pas du tout comme féministe. Le fond de ma pensée reste qu'il faut savoir nuancer son propos en refusant de banaliser les frotteurs, par exemple, comme de diaboliser les hommes à la première occasion… Dans ma chanson Drôle d’Époque, je fais allusion aux pressions auxquelles sont soumises – que s'imposent elles-mêmes parfois d'ailleurs – les femmes d’aujourd’hui, alimentées par des comptes Instagram aux millions d’abonnés ; ces « superhéroïnes » improbables, du style Kim Kardashian, tenues d'afficher un corps skinny mais généreux, de préparer des bouillies bio pour leurs bébés tout en paraissant les plus sexy du monde !

Milieu de mecs (machos)
Je n’ai jamais eu à subir de harcèlement, seulement quelques petites humiliations : la condescendance de certains mecs dans les salles de concert qui t’expliquent comment brancher ton ampli, d’entendre juste avant le début d’un concert que, parce que je portais une minijupe, je n’aurais pas été choisie pour mes qualités artistiques, ou le fait d’être classée d’emblée dans la même « famille » de musiciennes sous prétexte que nous sommes toutes des filles de la même génération…

(On dirait) le Sud…
J’ai grandi à Septèmes-les-Vallons, dans les Bouches-du-Rhône, et je vis à Paris depuis six ans. Quand on me dit que je suis l’archétype de la Parisienne, je m’offusque. Mais lorsque je débarque à Marseille, on me traite de Parisienne ! Hormis les symptômes de schizophrénie qui me guettent [rires], je me sens profondément du Sud, dans ma façon de vivre et mon rapport aux autres… J’ai tout le temps besoin de voir la mer et le soleil, c’est hypercliché, je sais, mais c’est la vérité.

Par Mireille Sartore

Clara est en tournée tout l’été, notamment le 6 juillet, à Calvi on the Rocks (Corse), le 7 juillet à Days Off à la Philharmonie (Paris), le 13 juillet aux Francolies de La Rochelle et le 11 octobre à la Gaîté lyrique (Paris)