Portraits

 

 rencontre phot

 Agnès Varda et JR à Saint-Aubin-sur-Mer rendent hommage à Guy Bourdin. Agnès a photographié son ami facteur. JR en a fait un héros du village.> Agnès Varda et JR sur les routes de France, à bord du camion magique de JR.

Chemin faisant…


07.2017

Deux ans après avoir reçu une Palme d’honneur, Agnès Varda est repassée par Cannes pour présenter, hors compétition, un documentaire bouleversant coréalisé avec JR. Rencontre(s) sur La Croisette.

 

Visages, villages, le documentaire buissonnier et citoyen cosigné par la cinéaste Agnès Varda et le street photographer JR sort sur les écrans le 28 juin, auréolé du prix de l’Œil d’Or, récompensant le meilleur documentaire du Festival de Cannes 2017. L’octogénaire et le trentenaire n’avaient jamais travaillé qu’en solo, ensemble, ils ont sillonné les routes de France à bord d’un camion magique – l’outil de travail de JR permettant de tirer des photos XXL – pour aller à la rencontre des gens, loin des grandes villes, guidés par le hasard et leur malice. Le projet conjoint est fidèle à l’esprit « Marabout/Bout de ficelle/Selle de... » de la filmographie d’Agnès Varda et des installations monumentales façon JR. Ne ratez surtout pas ce voyage « vers les autres », surprenant, insolent, bouleversant.

 

COTE : Connaissiez-vous le travail de l’un et de l’autre ?
Agnès Varda : Je ne le connaissais pas mais son travail, oui, bien sûr. L’idée de mettre de l’art dans la rue, accessible au plus grand nombre, ne pouvait que m’intéresser. En 1979, j’ai d’ailleurs tourné un documentaire, Murs, Murs, sur les peintures murales de Los Angeles. Maintenant le street art a pignon sur rue, mais à l’époque, personne ne s’en souciait, sauf les voisins !
JR : La découverte du génial Les plages d’Agnès (un autodocumentaire
de 2008 où Agnès trace son portrait à travers les plages de sa vie, NDLR) m’a donné envie de me plonger dans son œuvre. Je le confesse, mes vingt premières années, j’étais passé à côté...
A.V. : Oh ça va, tu as survécu !
JR : L’an passé, lors d’une visite dans une école à Cuba, des élèves de 17 ans m’ont chanté les louanges d’Agnès Varda. Entre eux, ils s’échangeaient des clés USB où figuraient certains de ses courts-métrages dont je ne connaissais même pas l’existence. En plus d’être avant-gardistes, les films d’Agnès sont intemporels et font toujours sens, quelle que soit l’époque à laquelle on les visionne.
A.V. : Mon travail ne vieillit pas, certes, mais moi, oui !

 

Comment s’est faite votre rencontre ?
A.V. : D’habitude on fait des blagues en répondant « sur des sites de rencontre » ! Cela aurait pu se faire si j’avais posté « cherche artiste plus jeune avec lunettes noires »...
JR : Et moi, « cherche petite dame âgée avec cheveux bicolores » [rires]
A.V. : En fait, ma fille Rosalie nous a fait savoir que ce serait bien qu’on se rencontre. L’idée nous a plu.
JR : Le premier jour, je suis allé la voir rue Daguerre (dans le 14e arrondissement de Paris, NDLR). J’ai fait des photos de sa façade légendaire – elle habite là depuis cent ans.
A.V. : Hé, c’est ta grand-mère qui a 100 ans (qu’on découvre dans le film, NDLR) ! Moi, pas encore. La deuxième visite, c’était la mienne dans son
atelier. J’ai fait des portraits de lui, mais j’ai vite compris qu’il n’avait pas l’intention d’enlever ses lunettes noires, ce qui allait devenir, j’en étais certaine, le fil conducteur de notre film...
JR : Au troisième rendez-vous, on a commencé à tourner ! On s’est découverts mutuellement sur les routes dans cet exercice inédit pour nous deux et finalement amusant. On parlait beaucoup, on tentait des choses.
A.V. : De suite, il m’a semblé évident que la pratique de JR de représenter les gens agrandis sur les murs et ma pratique de les écouter et de mettre leurs propos en valeur, cela allait donner quelque chose. Comme toujours dans le documentaire, on a une idée, et très vite le hasard, les rencontres, notre drôle de duo qui amusait les gens, font que tout à coup la magie opère, donnant vie à un « petit événement », un moment exceptionnel capable d’adoucir le monde de chaos qui est le nôtre.

 

Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marqués ?
A.V. : La nôtre, assurément
JR : Oui, le film raconte notre amitié qui a grandi pendant ces aventures.
A.V. : Toutes les personnes que nous avons filmées sont intenses dans leurs propos. La plupart ne connaissaient pas nos travaux respectifs, mais nous avons su les convaincre, les embarquer dans notre folie. Nous n’avions rien à leur vendre sinon les inviter à partager la création comme un jeu tout en transmettant leurs témoignages poignants.
JR : Un ouvrier de l’usine Arkéma (dans les Alpes-de-Haute-Provence) dit même à un moment : « L’art, c’est fait pour surprendre ! » On les dérangeait mais ils nous acceptaient.
A.V. : Ils appréciaient notre bonne humeur et que JR me mette souvent en boîte. Notre engagement, c’était d’être nous-mêmes et de les impliquer sincèrement dans ce projet. Tous nous ont profondément émus.

 

Par Mireille Sartore