LES PETS

 
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Jean-Pierre Digard

  • « L'homme joue avec les animaux comme l'enfant joue avec la pâte à modeler. »

03.2015

 

La passion des Français pour nos amis les bêtes ne fait que croître. Décryptage d'un des plus grands phénomènes de société de notre époque par Jean-Pierre Digard, ethno-anthropologue français, directeur de recherche émérite au CNRS et membre l'Académie d'agriculture.

 

Commençons par préciser la différence entre animaux domestiques et animaux de compagnie. 

Les animaux domestiques, moutons, chèvres, bœufs, ont une fonction. Le chien de chasse vous sert à chasser. Les animaux de compagnie, eux, n'ont aucune utilité, à part celle de vous tenir compagnie. Dans votre livre*, vous mettez en lumière le fait que ce n'est pas un phénomène récent.Il est ancien et universel. De nombreuses sociétés – Indiens d'Amazonie, Aborigènes d'Australie, Papous de Nouvelle-Guinée, Bochimans et Pygmées d'Afrique, Esquimaux, peuples sibériens, Aïnous du Japon – adorent les petits d'animaux sauvages que les chasseurs ramènent vivants au village pour les confier aux femmes qui vont les élever.

 

Comment se caractérise-t-il aujourd'hui dans nos sociétés modernes et occidentales ?
L'originalité de ce phénomène se base sur deux facteurs : sa nature et son ampleur. L'animal de compagnie
a acquis aujourd'hui un statut familial. Il est anthro­pomorphisé, c'est-à-dire perçu et traité comme un humain. Je l'ai dit, le phénomène n'est pas nouveau mais cela a pris chez nous une importance considérable. Et puisqu'il est traité comme un humain, rien n'est trop beau et rien n'est trop cher pour lui. D'où l'apparition de nouveaux types de soins comme des opérations de prothèse de hanche ou de la cataracte, ou encore l'explosion du marché agroalimentaire qui représente 4 milliards d'euros. La mode des comportementalistes est aussi un élément qui confirme cette tendance. Il faut savoir que le nombre d'animaux de compagnie a doublé en France en l'espace d'un demi-siècle pour atteindre 63 millions aujourd'hui. Plus de la moitié des foyers (53 %) en possèdent. C'est donc un phénomène majoritaire dans notre société.

 

Pourquoi une telle amplification ?
C'est en partie dû à cette tendance quasi mégalo­maniaque de notre espèce qui est de s'approprier la nature, agir sur elle et la transformer. Résultat, il existe aujourd'hui 400 races de chien alors qu'une douzaine suffit largement à combler tous nos besoins. Je dis souvent que l'homme joue avec les animaux comme l'enfant joue avec la pâte à modeler.

 

C'est aussi une façon de tisser un lien avec une nature de plus en plus éloignée.
Oui, du fait de l'urbanisation croissante de nos sociétés. Mais le développement de ce phénomène est aussi dû à ce que j'appelle « l'animal rédempteur ». On peut faire l'hypothèse que si nous aimons tellement fort et avec tellement d'ostentation ces animaux de compagnie, c'est peut-être pour nous déculpabiliser du sort que nous faisons subir aux autres en les élevant industriellement, en les abattant à la chaîne. Et tout ça pour les manger...

 

C'est aussi un repère rassurant ?
Oui. Ils renvoient une image valorisante et d'autant plus rassurante qu'elle vient souvent contredire la réalité
vécue au quotidien. Face à la décomposition de la famille, au spectre du chômage et de l'exclusion sociale, à la crainte de la dégradation de l'environnement, ils représentent pour ces « amoureux des animaux » les seuls éléments stables et constants de leur vie d'hommes modernes, les seuls êtres toujours présents quand ils ont besoin d'eux et sur lesquels ils gardent encore à peu près prise.

 

Pour revenir sur les animaux domestiques, que pensez-vous de l'amendement Glavany, qui leur accorde le statut « d'êtres vivants doués de sensibilité » ?
C'est une belle connerie ! Non pas qu'ils ne soient pas des êtres doués de sensibilité, mais introduire cette
notion, qui existait déjà dans le Code rural, dans le Code civil est une mesure qui va tout compliquer. En effet, le Code civil distingue les biens et les personnes. L'animal n'étant pas une personne est donc un bien. Mais là, on crée une catégorie particulière de bien. C'est absurde, surtout dans le cadre d'une loi dite de simplification et de modernisation du droit... De plus, parler d'animaux « domestiques » signifie que la faune sauvage n'est pas constituée d'êtres doués de sensibilité ? Un éléphant dans la savane a moins de sensibilité qu'une vache dans un pré ? C'est n'importe quoi. Mais le pire n'est pas là, c'est une étape supplémentaire vers ce que j'appelle l'animalisme c'est-à-dire l'idéologie qui place les animaux au même niveau que les êtres humains.

 

Justement vous dénoncez l'animalisme comme étant une antihumanisme.
Oui. Traiter sur un pied d'égalité des chiens et des enfants, des droits des animaux et des droits de l'homme relève d'un inquiétant mépris des valeurs humanistes. Que des hommes ne trouvent à se consoler des autres hommes qu'auprès de chiens ou de chats, qu'il faille en arriver à une Déclaration universelle des droits de l'animal pour rappeler aux humains leurs devoirs envers les autres espèces, voilà qui ne laisse pas d'inquiéter sur l'aptitude des hommes modernes à vivre ensemble et à prendre collectivement en main leur destin.

 

Par Alexandre Benoist